Pendant dix ans, parler de souveraineté numérique en France te faisait passer pour un nostalgique ou un parano.
« C’est foutu, les Américains ont gagné, à quoi bon. » Cette phrase, tu l’as entendue cent fois.
Sauf qu’en 2026, le décor a changé.
Il est entré dans la tête des dirigeants du CAC 40, des chefs d’État, et même de 45 % des Français qui commencent à s’inquiéter de qui contrôle réellement leurs données.
Ce qui a déclenché ce réveil ?
Une succession de chocs.
La bascule des données de santé françaises vers Microsoft sans appel d’offres. Les communications coupées entre alliés de l’OTAN pendant la guerre en Ukraine.
Une administration américaine en mode « no limit » sur les prix, les sanctions et les rétorsions.
Pour parler de ce sujet, l’association Numerikissimo a réuni trois experts du sujet pour un webinaire sur la souveraineté numérique.
Numérikissimo est une association qui valorise les ceux qui font avancer le numérique en France via un annuaire.
L’annuaire comprend plus de 180 numériciens qui contribuent tous à leur niveau à faire avancer le numérique en France.
Le webinaire est animé par Geneviève Bouché, futurologue et membre du bureau de l’association Numérikissimo.
Les intervenants sont :
- Luc Bretones.
- Longtemps dans les télécoms, puis dans le software as a service.
- Il a été patron de l’innovation, des produits et services du groupe Orange pendant près de 7 ans.
- Il a vu l’innovation se déployer en Asie, en Amérique et en Europe.
- Il dirige depuis 7 ans NextGen, et il est partie prenante très opérationnelle de la filière « Logiciels et solutions numériques de confiance », structurée au sein du Conseil national de l’industrie.
- Alain Garnier
- Dirigeant fondateur de Jamespot, une solution numérique de confiance dans le « Digital Workplace » alternative aux suites collaboratives américaines.
- Il siège au conseil d’administration du CSF (Comité stratégique de filière) sur les solutions numériques de confiance.
- Cela fait plus de 20 ans qu’il alerte sur la question de la dépendance numérique.
- Nouamane Cherkaoui
- Auteur, éditorialiste et directeur général adjoint de BPCE Solutions, la DSI retail du groupe BPCE.
- Il a un parcours de plus 20 ans dans le digital et la tech, avec un parcours dans le monde bancaire (Société Générale, Banque Postale, BPCE).
- Il a publié le livre « Sous l’emprise du code, ou comment le numérique menace la souveraineté des États. » disponible aux éditions Eclaireur.
Trois angles sur le même problème. C’est ce qui rend le débat précieux : ce ne sont pas des slogans, ce sont des gens qui vivent la dépendance au quotidien dans leurs organisations.
Sommaire de l'article
C’est quoi la souveraineté numérique ?
Avant de débattre, Geneviève pose deux définitions sur ce qu’est la souveraineté numérique ?
- La souveraineté, en français, désigne le fait d’avoir le pouvoir suprême.
- En France et en Europe, on vit en démocratie : on a imprimé dans notre imaginaire l’idée que le pouvoir suprême appartient au peuple et s’exerce pour le peuple.
- On y est très attachés, parce que pendant des millénaires, les formes de pouvoir ont été bien plus autocratiques.
- Retiens cette idée : être souverain, c’est être maître de son destin.
- Le numérique désigne tout un ensemble : du hardware, du software et de la donnée.
- Un « fluide » à part entière, au même titre que l’électricité ou l’eau.
- Cette image du fluide revient plusieurs fois dans le débat, et elle est juste : tu ne peux plus vivre, ni comme citoyen ni comme entreprise, sans accès à tes données.
- L’agent économique, enfin, ce n’est pas seulement le consommateur.
- C’est aussi toutes les entreprises, tous ceux qui créent de la valeur et la commercialisent.
- Cette distinction compte, parce que le chiffre choc du débat porte sur eux.
Ce chiffre, le voici : 95 % des agents économiques en Europe, et en France en particulier, dépendent directement ou indirectement du Patriot Act — cette loi américaine extraterritoriale qui permet aux autorités américaines d’avoir un droit de regard sur nos données et sur l’usage qu’on en fait.
La vraie nature de la menace : une guerre économique totale
La première question posée aux panélistes est volontairement large : de quelle nature est la menace ? Démocratique ? Géopolitique ? Environnementale ? Ou quelque chose de complètement nouveau ?
Nouamane Cherkaoui tranche d’emblée : ce qu’on décrit porte un nom : une guerre économique. Ni plus ni moins.
Et le numérique est un outil de cette guerre.
Il appuie son propos sur un point de vocabulaire révélateur.
En anglais, le terme economic intelligence (intelligence économique) est utilisé par l’économie, mais à des fins de compétition qui vont bien au-delà du commercial.
Aux États-Unis, l’économique et ce qui s’appelle désormais le « ministère de la Guerre » sont intimement liés et partagent les mêmes données.
D’où une reformulation qui doit guider toute ta réflexion : la souveraineté numérique ne doit pas être vue comme une frontière, mais comme une liberté.
La liberté de choisir, d’être informé.
Personne ne prétend qu’on pourrait avoir 100 % d’achats numériques européens.
Ce n’est pas le sujet.
Le but n’est pas de remplacer un monopole américain par une autocratie européenne, ce serait irréaliste et impraticable.
Le sujet, c’est de changer un rapport de force devenu intenable. Les chiffres parlent :
- Trois hyperscalers américains contrôlent plus de 70 % du marché du cloud.
- Les fournisseurs européens reculent sous les 15 % — et la tendance est négative, ce qui est proprement dingue.
- Les géants du numérique américain génèrent à leur profit, rien qu’en Europe, un chiffre d’affaires annuel de 260 milliards d’euros (un chiffre cité aussi à 292 milliards plus loin dans le débat — l’ordre de grandeur est le même).
La sensibilité des consommateurs s’accélère.
Avec l’IA et les smartphones, tout le monde réalise que l’ensemble de nos vies est en train d’être absorbé dans un « trou noir » du numérique, un trou noir massivement américain, un peu chinois, mais pas du tout européen.
Nouamane Cherkaoui décrit la stratégie US pour dominer le numérique : « Les Américains commencent par assécher la mare où les poissons vivent. Quand tous les poissons sont morts, ils remettent de l’eau. Il n’y a plus que des poissons américains dedans. »
La stratégie consiste à créer une dépendance totale, à éliminer les alternatives, puis à verrouiller.
Une fois le verrou en place, le Cloud Act permet aux autorités américaines d’accéder à 100 % de tes données.
Pour les entreprises, la dépendance n’est pas que technique.
Elle est juridique et contractuelle, avec des clauses opaques.
Et le risque n’est plus théorique. Avec les tensions internationales, on s’aperçoit que « ce n’est plus une blague ».
Concrètement, le fournisseur qui détient le verrou peut :
- arrêter tes cartes bleues,
- arrêter tes mails,
- arrêter tes clouds,
- arrêter ta sécurité.
C’est ce qui est arrivé à Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale.
C’est pour ça que les panélistes parlent de guerre : il existe un « lock » très concret.
Une capacité de switch off.
Trump arrivant au pouvoir a mis en exergue cette capacité de faire le « off » à l’Union européenne, et révélé le manque de vision européenne.
Le conseil implicite est de faire une cartographie tes dépendances critiques.
Quels services, si on te les coupait demain, arrêteraient ton activité ?
Mails, paiement, hébergement, sécurité, identité.
Pour chacun, pose-toi la question du plan de repli.
Ce simple exercice change la perception : tu passes d’un confort apparent à une vulnérabilité chiffrée.
De la crise unique à la polycrise systémique
Alain Garnier complète en introduisant un concept clé : la polycrise.
L’idée est que la dépendance numérique s’est étendue à toutes les dimensions à la fois, et que chacune était traitée en silo :
- La dépendance B2C : les consommateurs sont dans les mains des Américains.
- La dépendance géopolitique : les systèmes d’armes et la circulation d’information au sein de l’OTAN dépendent des États-Unis. On l’a vu en Ukraine, quand les communications entre alliés européens ont été coupées à un moment donné, un véritable « moment de sidération » pour l’Europe.
- La dépendance économique : les fameux 260 milliards de dépenses annuelles.
- …
Le problème, explique-t-il, c’est que chacun, dans son silo, n’avait pas vu venir cette dépendance comme un problème pour soi.
C’était « le problème des autres ». Puis tout est devenu systémique.
L’accélérateur, c’est le post-Covid et l’attitude de l’administration américaine, qui a profité de cette situation de dépendance pour passer en mode « no limit » sur toutes les dimensions :
- hausse des prix,
- sanctions,
- rétorsions,
- et même le fait d’empêcher les alliés de travailler ensemble.
Cet effet systémique a fait basculer la perception.
Le résultat, c’est que le sujet est devenu sérieux pour tous.
Pour les consommateurs, pour les dirigeants. Aujourd’hui, tous les patrons du CAC 40 y sont sensibilisés, ce qui n’était pas le cas il y a deux ans.
Côté États, on a vu la France passer de « la souveraineté n’est pas un sujet pour moi » à « c’est un élément principal », avec le président français et le président allemand qui le répètent et mettent en place des actions de correction.
Le malade qui a longtemps nié sa maladie… où en est l’Europe ?
Pour décrire ce basculement, Alain Garnier file une métaphore médicale particulièrement parlante, et qui mérite qu’on la garde, parce qu’elle résume bien la situation.
L’Europe, c’est comme un malade qui aurait refusé sa maladie pendant une dizaine d’années.
Puis, parce que ça devient une polycrise et qu’il a mal partout, il commence enfin à réagir.
Il se demande quels remèdes mettre en place.
Il est prêt à aller faire des examens, à prendre des médicaments, et à arrêter de prendre des substances addictives et nocives pour lui.
On est dans ce moment de curation pour l’Europe vis-à-vis de ses partenaires américains.
Un vrai changement de mental, opéré dans la séquence des 18 derniers mois.
Mais Nouamane Cherkaoui apporte une nuance lucide en répondant à la question « menace ou opportunité ? ».
C’était une opportunité, c’est devenu une menace, et ça redevient une opportunité.
La question de fond : est-ce que l’Europe veut son indépendance numérique ? En a-t-elle les moyens et les ambitions ?
Sa réponse, sans détour : aujourd’hui, c’est clairement non. Impossible de rivaliser avec les Américains avec un budget aussi « miséreux ».
Mais la cause est-elle perdue ? Là encore, non. Il faut garder un certain optimisme.
Le constat est sévère : on a mis notre indépendance entre parenthèses.
La France est passée, la semaine précédant le webinaire, sous le taux d’industrialisation de l’Espagne, alors qu’il y a 20 ans, on était largement devant.
On a adopté un « prisme atlantiste » global, encore renforcé sous la présidence de la Commission européenne, qui est devenu un obstacle parce qu’il a limité nos choix.
Et la critique la plus tranchante : les dirigeants européens ont inscrit la souveraineté à l’ordre du jour, mais ça reste au niveau du discours, pas des faits.
« On régule globalement une matière qu’on n’a pas. C’est ça le problème. »
L’Europe est un continent qui excelle dans la norme (RGPD, DMA, DSA, AI Act…), mais réguler une industrie qu’on ne possède pas, c’est réguler dans le vide.
Pourquoi le modèle des géants centralisés arrive à son pic
La deuxième question est plus stratégique.
Les GAFAM et leur homologue chinois, les BATX, ont été conçus avec deux idéologies opposées : une pensée messianique américaine (devenir le maître du monde) et une pensée chinoise de l’« empire du milieu » (absorber toute l’énergie et la matière dont ils ont besoin).
Mais ces deux pensées mènent à la même architecture : totalement centralisatrice.
La question piège de l’animatrice : ce système est-il viable, alors que la nature, qui a beaucoup plus d’expérience que nous, a au contraire éparpillé les données et les systèmes de décision, parce que la concentration pose énormément de problèmes ?
Ces géants arrivent-ils à leur pic d’efficacité ?
Nouamane Cherkaoui répond d’abord en démontant un mythe.
Cette concentration n’est pas le fruit du seul marché.
Les GAFAM et les BATX ne sont pas nés de rien.
Ils sont nés d’un financement massif, orienté, et d’une volonté étatique de créer des géants pour dominer la partie tech du monde.
L’exemple le plus parlant : Palantir, dont on parle « matin, midi et soir », a été créé grâce aux institutions américaines, à la DARPA et au financement de la CIA.
Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un constat : c’est de l’argent public qui a financé ces mastodons.
D’où une lucidité nécessaire pour l’Europe : on arrive en voulant concurrencer des mastodons qui « biberonnent depuis 20 ans avec des financements étatiques ».
En Chine, c’est pareil — sauf qu’ils sont désormais en train de les réguler, parce que ces géants sont parfois devenus incontrôlables (procès contre Google aux États-Unis qui n’aboutit à rien, encadrement progressif des géants chinois).
Chaque fois qu’un acteur de ce type se crée, il bénéficie d’un ensemble d’« input drivers » : pouvoir financier, pouvoir technologique, effet réseau.
Conclusion de Nouamane Cherkaoui : est-ce qu’en Europe on veut créer des géants ?
Non, ce n’est pas la bonne réponse.
Alain Garnier ajoute la dimension du « pic ».
Pour lui, on entre dans le 2e ou 3e temps du numérique, où la diversité va reprendre ses droits.
Les monopoles sont attaqués de partout, contestés, et ne produisent plus l’innovation qu’on leur prête.
L’exemple : Apple, très innovant quand il était challenger, dont tout le monde se plaint qu’il ne progresse plus maintenant qu’il est dominant.
Il y a une limite à la concentration. Et une limite écologique aussi, quand on voit les milliards dépensés sur l’IA — sont-ils vraiment utiles, ou de la spéculation à long terme ?
Le modèle alternatif : décentralisé, diversifié, européen
Face à ce constat, les panélistes esquissent un modèle européen distinct.
C’est le cœur stratégique du débat.
Le principe : ne pas copier, mais inverser le modèle.
Nouamane Cherkaoui le formule clairement : il faut un modèle décentralisé, où l’on répartit le pouvoir, la technologie et l’investissement.
L’objectif n’est pas de concurrencer le mastodon frontalement, mais d’avoir plusieurs entités qui collaborent au niveau européen et qui concurrencent sur des segments d’activité précis, ceux où, nous Européens, on a le droit et le devoir de devenir indépendants.
C’est une bascule mentale importante. Tu ne cherches pas LE champion unique.
Tu construis un écosystème d’acteurs spécialisés et interopérables.
La diversité européenne comme atout, pas comme faiblesse.
Alain Garnier insiste : l’Europe, c’est bientôt 27 ou 30 pays, avec une diversité naturelle, linguistique et intellectuelle.
Cette diversité permet de penser des modèles d’IA « avec de la variété » plutôt que des modèles monolithiques. La culture devient un avantage compétitif, à condition d’arrêter de raisonner en monolithe mondial.
Le blocage psychologique à lever.
C’est l’obstacle le plus insidieux, et Alain Garnier le décrit avec précision.
À chaque fois, les gouvernements ont raté le coche à cause d’une idée fausse :
« Si je ne fais pas le prochain Google l’année prochaine, alors ça ne sert à rien. »
Cette tétanie a paralysé les politiques pendant des années.
Or, on ne transforme pas un enfant en adulte en un an. Aujourd’hui, en termes monétaires, notre puissance numérique est encore celle d’un « enfant ».
Pour grandir, il faut du temps, et il faut raisonner comme une filière industrielle qu’on fait grandir, pas comme un coup de poker.
Le premier vrai progrès, c’est que les décideurs commencent à se départir de cette idée.
Mais pas complètement : Alain Garnier raconte que dans des discussions à très haut niveau, on lui demande encore
- C’est qui le champion ?
- C’est qui le numéro 1 parmi vous ?
- …
Sa réponse : « On est déjà numéro 1 dans notre division française, demain européenne, et mondiale dans 5 ou 10 ans. » C’est le temps qu’il a fallu aux Chinois, avec brutalité.
En le faisant de manière soft et démocratique, ça prendra plus de temps. Ce n’est pas grave.
Le désaccord assumé sur la taille.
Le débat n’est pas unanime, et c’est sa richesse.
Luc Bretones se dit « un peu en désaccord » avec ses deux camarades sur la question de la taille. Pour lui, les champions ne sont pas antinomiques de l’innovation : ce ne sont pas eux qui la produisent, mais ils font les rachats, participent au financement, et accélèrent globalement. Et surtout, il y a des choses qu’on ne peut pas faire sans taille critique :
« Pour aller sur la Lune ou pour mettre en orbite des data centers, on ne peut pas le faire quand on est un jardinier de jardin. À un moment, il faut que ça scale. »
La synthèse à retenir : modèle décentralisé et diversifié, oui, mais sans renoncer à atteindre une taille critique sur les briques où elle est indispensable. Les deux ne sont pas contradictoires si on raisonne par segments.
Le levier n°1 : orienter la commande publique et le label IT 50+
S’il fallait ne retenir qu’un seul levier actionnable du webinaire, ce serait celui-là.
Luc Bretones le martèle : l’Europe n’oriente pas sa commande publique.
Or c’est précisément la commande publique, en Chine et aux États-Unis, qui est à l’origine de l’émergence des géants.
C’est une forme de protectionnisme, y compris pour un État qui se prétend ultralibéral comme les États-Unis, mais qui ne l’est pas du tout en réalité.
Les États qui ont une vision stratégique orientent leur commande publique vers leurs champions, présents ou futurs.
Le constat français est cruel : depuis plus de 30 ans, on n’a plus aucune entreprise numérique classée dans le top 500 mondial, ni en valorisation ni en chiffre d’affaires.
La lecture optimiste : « au moins on est détendus, on ne peut que faire mieux ».
Mais il faut le faire tout de suite.
IT 50+ : 50 % de la dépense numérique vers des acteurs européens
C’est la proposition concrète de Luc Bretones, et elle a un nom et un site https://www.it50plus.com/fr/ .
Voici comment elle fonctionne, étape par étape :
- Le principe. Chaque institution publique en Europe — et pourquoi pas beaucoup d’acteurs privés volontaires — engage 50 % de sa dépense numérique vers des champions ou des acteurs français et européens.
- L’analogie. C’est le même mécanisme que les labels bio. Un label de souveraineté qui oriente l’achat sans tout fermer.
- L’effet mécanique. De facto on créerait plusieurs géants du numérique. Pas instantanément, mais en quelques années — et on l’enclencherait très rapidement.
- L’argument anti-blocage. Tous ceux qui prétextent les lois du commerce qui seraient violées sont des « enfants de chœur ». Tout le monde s’est affranchi de ces barrières quand c’était nécessaire, y compris les Japonais — pourtant « très bien élevés » — quand ils ont voulu développer leur filière numérique.
Le pourquoi est limpide : sans carnet de commandes, aucune filière ne peut franchir le seuil de croissance.
Le comment est à ta portée si tu es décideur public ou acheteur privé : fixe-toi un objectif chiffré de part d’achat européen, et tiens-le.
Faire confiance aux entrepreneurs, pas multiplier les projets d’État
Luc Bretones ajoute un garde-fou essentiel.
Les entrepreneurs ne veulent pas de subventions, ni de projets d’État.
Il cite la DINUM qui s’était mise en tête de réinventer des solutions pour les collectivités locales, une pensée « totalement datée ».
Le bon réflexe : faire confiance aux entrepreneurs français, qui sont excellents.
Ils n’ont besoin que d’une chose, un carnet de commandes. Le reste — trouver les bonnes solutions, être efficaces, innover , ils s’en occupent. Il n’y a pas de problème de cerveau ni de talent en France et en Europe. Il y a juste un problème d’orientation des commandes.
Et une remarque finale qui pique : ce n’est pas parce qu’on voit « souveraineté » s’afficher au fronton des ministères qu’on est plus souverain.
C’est souvent l’inverse : « Plus on en parle, moins on en fait. Il faudrait en parler moins et le faire plus. »
La politique des petits pas : penser en années, pas en trimestres
Le deuxième grand levier est culturel et politique : changer d’horizon temporel.
Alain Garnier en fait son « point clé à retenir ».
Revenir à une politique des pas progressifs.
Une vraie politique industrielle se pense sur le long terme.
L’exemple canonique : Airbus, pensé dans les années 70, en sachant qu’il faudrait 15 ans pour commencer à reprendre du terrain.
Personne n’a dit « l’année prochaine, on vend tous les avions ». Il a fallu refaire la filière, reconstruire, mettre beaucoup d’argent public. Ils étaient sans doute moins excités qu’aujourd’hui, mais plus pragmatiques.
Le problème actuel, c’est le temps de la communication : « J’ai un problème, je passe à la télé ou sur les réseaux sociaux, je communique, et j’ai résolu le problème. » Ce n’est pas une politique stratégique.
Le conseil actionnable, surtout en période électorale : exiger des décideurs qu’ils pensent le temps moyen et le temps long.
Une nouvelle génération de politiques qui arrête le temps de la communication immédiate.
Nouamane Cherkaoui chiffre cet horizon en citant Gilles Babinet : l’Europe a eu 20 ans pour perdre sa souveraineté, il lui faudra encore 20 ans pour la retrouver.
20 ans, ça paraît long, mais c’est aussi une raison de commencer aujourd’hui.
Le nerf de la guerre : franchir la vallée de la mort
Voici sans doute le diagnostic technique le plus important du débat, porté par l’animatrice et repris par tous. Si tu ne retiens qu’un concept de financement, retiens celui-là : la vallée de la mort.
Pour faire une grande entreprise, il y a deux phases.
La phase de lancement, puis une phase longue et douloureuse, la « vallée de la mort », où l’entreprise perd de l’argent parce qu’elle finira plus tard par en gagner.
C’est exactement ce que font les grands de l’IA en ce moment : ils lèvent des fonds pour traverser la mort. Amazon a été financé à perte pendant 12 ans pour la traverser.
Le problème français est précis. La BPI (BPI France) est conçue pour faire émerger des start-ups innovantes qui seront ensuite soit vendues à vil prix si elles réussissent, soit abandonnées au tribunal de commerce si elles échouent. La BPI ne traite pas la traversée de la vallée de la mort.
Et « nous n’arriverons à rien si nous ne franchissons pas cette étape ».
Attention à la nuance, apportée par Luc Bretones : ce n’est pas que la BPI fait mal son travail. Elle fait un super boulot sur le financement early stage.
Le problème, c’est qu’elle n’a pas vocation à financer cette traversée — c’est un autre métier, qui relève plutôt d’une logique à la DARPA. Il nous manque « une jambe ».
Luc Bretones localise précisément le goulot d’étranglement : il apparaît à partir de 100 millions d’euros de levée.
À ce niveau, l’Europe n’est plus là ou minoritaire, et la France n’arrive pas à stabiliser les actionnariats. Conséquences concrètes :
- Alice & Bob (quantique) : quand ils ont levé 100 millions d’euros, une part importante venait d’investisseurs non européens.
- Mistral : même type de vulnérabilité stratégique.
- …
Et l’argent existe pourtant.
Luc Bretones note que la dette française a augmenté de 1 100 milliards sur une période très courte.
Quelle est la part de l’investissement numérique stratégique là-dedans ? « Peanuts. » L’argent est disponible, il faut le mobiliser.
La solution structurelle évoquée : des fonds souverains européens, et un objectif clair — transformer nos pépites en leaders, puis nos leaders en plateformes mondiales, sans sortie prématurée du capital ni rachat opportuniste par les fonds de pension américains.
DARPA européenne, BPI France et le 28e État
Trois dispositifs reviennent comme les pièces manquantes du puzzle institutionnel.
Une DARPA européenne
La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) américaine finance les innovations technologiques de rupture dans des domaines stratégiques, à la fois pour garantir la supériorité militaire et l’avantage économique. L’Europe n’a pas d’équivalent. On a la BPI, qui est très bien, mais pas aussi concentrée sur la rupture stratégique.
Le conseil : créer une DARPA européenne dédiée aux ruptures technologiques majeures.
Et la cibler.
Pour Alain Garnier, la priorité serait de financer massivement la rupture sur l’IA frugale — par exemple une puce aussi performante que les GPU actuels mais consommant beaucoup moins.
Cela « tuerait dans l’œuf » le modèle économique à 600 milliards d’OpenAI.
Et on a les ingénieurs pour le faire aujourd’hui.
Le 28e État
C’est une solution juridique cruciale et méconnue.
Le problème de départ : créer une boîte multinationale au sein de l’Europe est un cauchemar juridique, « complètement dissuasif ».
Luc Bretones en a fait l’expérience en créant un réseau de business angels il y a une quinzaine d’années, avec l’ambition de faire émerger des start-ups réellement européennes. Verdict : quasiment impossible.
Le 28e État est la réponse : un « bac à sable » dans lequel on s’affranchit d’un certain nombre de règles européennes, dans des limites et pour une durée fixées dès le départ.
Le but : permettre des financements réellement européens, débarrassés des méandres juridiques qui bloquent tout.
Ce n’est pas une invention exotique — c’est ce que font les Anglais, les Américains, et un peu différemment les Chinois.
Le hic : le dispositif est aujourd’hui « en déperdition », parce que des lobbies ont convaincu des élus européens qu’il servirait aux grandes entreprises à « faire toutes les conneries possibles ».
Le conseil de Luc Bretones : remettre ce débat sur la table, parce que c’est l’une des conditions pour avancer.
La souveraineté, on la fait comprendre facilement (45 % des Français commencent à saisir le problème) ; c’est dans les détails comme le 28e État que ça se complique.
La carte maîtresse : la frugalité énergétique
C’est probablement le segment le plus enthousiasmant du débat, parce qu’il transforme une contrainte en avantage compétitif.
La question posée : sommes-nous capables de fabriquer un numérique soutenable sur le plan environnemental ET démocratique ?
Alain Garnier répond par une démonstration en deux temps, à partir de l’actualité.
Premier point : c’est déjà possible. L’affaire des données de santé, énorme polémique depuis 2020 parce qu’elles étaient passées sur Microsoft sans appel d’offres, trouve en 2026 une issue concrète. Scaleway — filiale d’Iliad (la maison mère de Free), donc 100 % française et européenne — a remporté l’appel d’offres pour migrer les données sur le cloud.
La preuve qu’on peut le faire, alors qu’on disait au plus haut niveau de l’État qu’il était impossible de faire autrement que Microsoft.
Deuxième point : les acteurs européens sont les mieux-disants sur l’environnement.
Jamespot, en tant que consommateur des data centers de Scaleway, OVH et autres, le constate directement : ce sont les meilleurs en termes de data center.
La comparaison qui fait mouche, c’est celle des grosses voitures américaines : « Le cloud américain aujourd’hui, c’est les grosses bagnoles américaines. On a du fric, on a du pétrole, c’est pas grave, 30 litres au 100, c’est pas grave. Et les Japonais sont arrivés dans les années 80, ça a été une déflagration. »
Aujourd’hui, plus une voiture n’est conçue sans sobriété.
C’est la même chose qui s’annonce pour le cloud et les infrastructures. Le modèle européen frugal — frugal par réalité économique, pas par idéologie ni bonté d’âme — est en train de gagner.
Quand on enlève le rachat de crédits carbone et la logique de « swap » des data centers américains, leur modèle est une catastrophe, totalement dispendieux.
Des exemples techniques concrets de cette « grosse tech » dont on ne parle pas assez :
- Le refroidissement à eau des machines, développé de manière incroyable par Octave Klaba (OVH).
- Les systèmes adiabatiques de Scaleway.
- L’exemple suisse d’Infomaniak : un hébergeur qui chauffe des logements avec l’énergie de ses data centers, énergie propre aussi puissante que l’énergie classique habituellement gaspillée, qui profite une seconde fois à une collectivité. Rendu possible par un financement d’État suisse — ça n’a pas été gratuit.
- …
Sur l’IA frugale, le débat élargit la perspective : le chinois DeepSeek a trouvé une frugalité pour riposter à l’armada énergétique américaine.
Preuve que les solutions frugales ne sont pas réservées aux Européens — le marché est ouvert, et c’est tant mieux : on a besoin de challengers.
La condition, rappelée par Nouamane Cherkaoui : tout cela suppose financement public et commande publique, parce que c’est de l’investissement.
Sans investissement pour faire du propre et du vert, ça ne se fera pas. Et la Suisse, qui ne fait pas partie de certains accords contraignants et dispose d’une fiscalité avantageuse, est un peu mieux équipée pour gérer la vallée de la mort — ce que nous, nous devons apprendre à faire.
Sortir des USA et de la Chine : les alliances avec le Sud global
La dernière question ouvre une voie souvent oubliée : et si l’avenir se jouait en dehors du duo USA / Chine ?
Nouamane Cherkaoui pose le cadre.
On a longtemps considéré le Sud global comme un simple terrain d’expansion pour les grandes puissances numériques.
Ce n’est plus le cas. Des pays comme l’Inde, le Maroc, le Kenya, le Brésil, l’Indonésie développent leur propre modèle, leur propre infrastructure et surtout leurs propres priorités.
L’enjeu pour l’Europe n’est donc pas d’exporter un modèle, mais de construire des alliances de codéveloppement. La phrase à retenir :
« La souveraineté aujourd’hui ne se construit plus seule, elle se construit en réseau. »
L’Europe a une carte unique à jouer : proposer une troisième voie combinant innovation, respect des droits fondamentaux et maîtrise des dépendances.
Mais cette troisième voie n’a de sens que si elle est coconstruite, et non exportée comme le font les Américains (ou un peu moins les Chinois).
Et il y a un enjeu de légitimité sous-jacent : une Europe qui parle de souveraineté tout en restant dépendante technologiquement aura du mal à convaincre. À l’inverse, une Europe qui investit, partage et construit pourra choisir ses dépendances — une logique de coopération où chacun trouve un intérêt stratégique.
Luc Bretones renforce ce point avec une liste de contre-exemples qui démolit le fatalisme.
On parle toujours des Américains et des Chinois, mais regarde Israël, Taïwan, la Corée du Sud, le Canada, Singapour, l’Inde.
Tous ne sont pas de petits pays, mais certains sont des micro-États, et ils s’en sortent particulièrement bien sur le numérique : ils gagnent des parts de marché.
« Tous ceux qui regardent les bras ballants la situation se dégrader en se disant « c’est foutu » sont des idiots. »
On peut tirer notre épingle du jeu, y compris à l’échelon français, et encore plus à l’échelon européen, qui reste l’un des plus grands marchés commerciaux du monde, sinon le plus grand.
Alain Garnier ajoute une lecture culturelle et géopolitique fine.
Ce « Sud global » est presque une inversion : ce qui rassemble ces pays, c’est simplement qu’ils n’ont pas envie d’être dépendants, ni des États-Unis ni de la Chine. I
ls ne veulent plus payer leur « dîme » — les ~292 milliards évoqués, vus comme un impôt indirect versé aux Américains.
C’est une petite révolution, pas par les armes, mais par la volonté de reprendre son destin en main. Et Jamespot le vit déjà : de plus en plus de contacts dans le monde entier veulent construire « une solution à leur image », adaptée à leur culture.
La technologie du cloud mondialisé, de l’open source et des déploiements distribués permet justement de penser autre chose qu’un monolithe mondial.
Les obstacles historiques qui sont en train de disparaître
Pour finir le tour d’horizon, l’animatrice rappelle pourquoi l’Europe a été empêchée de développer son propre numérique, et pourquoi ces obstacles tombent aujourd’hui.
C’est une mise en perspective historique précieuse.
Premier obstacle : l’accord Blum-Byrnes.
Cet accord d’après-guerre, lié au plan Marshall, interdisait à l’Europe et à la France de développer une industrie du traitement de l’information, sauf pour l’armée, l’éducation et la santé.
Or, selon l’animatrice, cet accord n’a plus de raison d’être depuis 2007, date à laquelle la France a fini de payer le plan Marshall.
Et les Américains n’ont même pas été loyaux, puisque même sur la santé, ils « nous embêtent ». Cette contrainte historique tombe.
Deuxième obstacle : l’accès au pétrole. L’énergie a longtemps été un facteur de dépendance.
Et là aussi, « ça évolue grandement » en ce moment.
La conclusion de cette mise en perspective est volontairement optimiste : les obstacles structurels sont en train de disparaître.
L’argent nécessaire ?
Il suffit que l’Europe récupère progressivement ne serait-ce que 200 des 260 milliards captés chaque année, et c’est déjà énorme.
Et sur le plan démocratique, alors qu’un courant intellectuel des géants — l’animatrice cite la figure de Peter Thiel — considère qu’il faut faire disparaître la démocratie, jugée inefficace, au profit d’un consortium d’entreprises gérant le monde « avec rationalité », l’Europe a tout intérêt à prendre son sort en main. « C’est nous qui faisons l’option qui nous va bien. »
David Fayon, membre du bureau de numérikissimo, un appel à l’enthousiasme, en rappelant l’après-guerre : le général de Gaulle avait demandé à deux équipes de redresser la France — le Conseil national de la Résistance pour le redressement immédiat, et une équipe « Nouvelle France » (dirigée par Jacques Chaban-Delmas) chargée de penser des perspectives à 30, 60, 90 et 120 ans.
L’idée force : le numérique conçu par ceux qui nous ont devancés n’est durable ni sur le plan environnemental, ni sur le plan démocratique. À nous de remobiliser notre enthousiasme pour en construire un qui le soit.
Ce qu’il fallait retenir… A nous de jouer MAINTENANT !
Si tu devais retenir une seule phrase de ce webinaire, ce serait celle de la conclusion, qui détourne un mot de Bismarck « La diplomatie sans les armes, c’est comme la musique sans les instruments. »
Et la souveraineté sans les financements, c’est pareil : de la musique sans instruments.
Tout le débat tient dans cette image. On ne manque ni de talent, ni de cerveaux, ni de technologie, ni d’exemples qui marchent.
On manque de carnets de commandes, de financements capables de traverser la vallée de la mort, et d’une volonté politique pensée sur le temps long.
La bonne nouvelle, c’est que le déni est terminé.
Le sujet est devenu sérieux pour les patrons du CAC 40, les chefs d’État, et près d’un Français sur deux. L
es obstacles historiques tombent. Le modèle des géants centralisés montre ses limites, écologiques comme démocratiques.
Et un modèle européen — décentralisé, diversifié, frugal, allié au Sud global — n’est pas un rêve : il est déjà en train de gagner sur des segments précis.
Ce qui reste à faire est à ta portée, à ton échelle.
Si tu es acheteur public ou privé, oriente ta dépense.
Si tu es entrepreneur, vise le segment où tu peux être numéro 1 avant de viser le monde. Si tu es citoyen, regarde de près ce que proposent les candidats sur le numérique lors des prochaines échéances.
Et si tu es dirigeant, commence par le geste le plus simple : cartographier tes dépendances, et mettre un pied devant l’autre.
On part de très bas. Mais comme le résume le débat : il faut du courage, et commencer par mettre un pied devant l’autre.
Être souverain, c’est être maître de son destin — et ça, c’est une décision qu’on peut prendre tout de suite.
À toi de jouer. Quel est le premier levier que tu vas activer cette semaine ?
FAQ — Souveraineté numérique en France
Qu’est-ce que la souveraineté numérique, concrètement ?
C’est la capacité à être maître de son destin numérique : choisir ses outils, contrôler ses données, et ne pas subir une dépendance qu’un tiers pourrait utiliser contre toi.
Attention au contresens : il ne s’agit pas de tout produire en Europe (100 % d’achats européens serait irréaliste), mais de retrouver une liberté de choix et de réduire les dépendances critiques.
Vois-la comme une liberté, pas comme une frontière fermée.
Le Cloud Act et le Patriot Act, c’est quoi le risque réel pour mon entreprise ?
Ces lois américaines sont extraterritoriales : elles permettent aux autorités américaines d’accéder aux données hébergées par des fournisseurs soumis au droit américain, où qu’elles se trouvent. 95 % des agents économiques européens y sont exposés directement ou indirectement.
Le risque va au-delà de l’accès aux données : un fournisseur détenant le « verrou » peut théoriquement suspendre des services critiques (mails, paiement, hébergement, sécurité).
Le premier réflexe utile est de cartographier tes dépendances critiques et d’identifier, pour chacune, un plan de repli.
Pourquoi l’Europe ne crée-t-elle pas simplement « son » Google ou « son » Amazon ?
Parce que c’est probablement la mauvaise question.
D’une part, les GAFAM et BATX ne sont pas nés du seul marché : ils ont bénéficié de financements étatiques massifs sur plus de 20 ans (Palantir, par exemple, a été financé via la DARPA et la CIA). D’autre part, le modèle des géants centralisés montre ses limites (innovation en berne chez les dominants, coût écologique).
La voie défendue dans le débat est un modèle décentralisé et diversifié, où plusieurs acteurs européens collaborent et deviennent numéro 1 sur des segments précis.
Nuance : certains, comme Luc Bretones, rappellent qu’une taille critique reste indispensable sur certaines briques (data centers, infrastructures lourdes).
C’est quoi la « vallée de la mort » et pourquoi est-elle centrale ?
C’est la longue phase pendant laquelle une entreprise en forte croissance perd de l’argent avant d’en gagner.
Amazon l’a traversée pendant 12 ans. En Europe, le financement early stage s’est nettement amélioré, mais un goulot apparaît à partir de ~100 millions d’euros de levée : les actionnariats européens décrochent et des investisseurs non européens prennent le relais (cas d’Alice & Bob ou de Mistral).
Sans capacité à financer cette traversée — via des fonds souverains européens, par exemple — les pépites européennes se font racheter avant de devenir des leaders.
Concrètement, quel est le levier le plus rapide à activer ?
La commande publique. C’est elle qui a fait émerger les géants américains et chinois.
La proposition concrète du débat, le label « IT 50+ », consiste à orienter 50 % de la dépense numérique publique (et privée volontaire) vers des acteurs français et européens.
C’est une décision qui peut se prendre tout de suite, sans attendre, et qui crée mécaniquement des champions en quelques années.
Les objections juridiques sont largement surmontables : tous les pays stratèges s’en affranchissent quand c’est nécessaire.
Le numérique européen peut-il vraiment être plus écologique ?
Oui, et c’est même un avantage compétitif. Les acteurs européens sont souvent les mieux-disants : refroidissement à eau chez OVH, systèmes adiabatiques chez Scaleway, valorisation de la chaleur des data centers pour chauffer des logements chez le suisse Infomaniak.
À l’inverse, le modèle américain est très dispendieux, masqué par l’achat de crédits carbone.
L’analogie du débat : le cloud américain, ce sont les grosses voitures américaines des années 70 ; les acteurs frugaux européens jouent le rôle des constructeurs japonais des années 80.
La frugalité gagne par réalité économique, pas seulement par conviction.
Faut-il forcément choisir entre les États-Unis et la Chine ?
Non.
Une troisième voie existe, fondée sur des alliances de codéveloppement avec le Sud global (Inde, Maroc, Kenya, Brésil, Indonésie).
Ces pays construisent leurs propres modèles et ne veulent dépendre ni des USA ni de la Chine.
L’Europe a une carte unique : proposer un modèle qui combine innovation, respect des droits fondamentaux et maîtrise des dépendances — à condition de le coconstruire plutôt que de l’exporter. La souveraineté ne se construit plus seule, elle se construit en réseau.
Que peut faire un dirigeant ou un citoyen, à son échelle ?
Beaucoup, en réalité. Comme acheteur (public ou privé) : orienter sa dépense vers des acteurs européens et donner des carnets de commandes aux entrepreneurs.
Comme entrepreneur : viser le segment où l’on peut être numéro 1 avant de viser le monde.
Comme citoyen : être attentif, en période électorale, aux propositions concrètes des candidats (commande publique réorientée, fonds souverain au-delà de 100 M€, place des femmes et des entrepreneurs comme rôles modèles).
Le message du débat est qu’il faut « en parler moins et le faire plus » : commencer par un geste concret, dès cette semaine.
La vidéo complète du webinaire
Voici le replay du webinaire :




















